La Danse dans les croyances et les rituels

La danse a, depuis toujours, été un élément rattaché aux religions, aux rituels, bref aux croyances des peuples. On retrouve dans l'histoire de cet art de nombreuses références. On implorait par la danse un esprit ou plusieurs esprits afin qu'ils veuillent bien accorder au peuple ce qu'il demandait. Dans les tribus primitives le prêtre, ou sorcier, ou chaman, était le seul membre de la tribu autorisé à invoquer l'esprit. Avec le temps, ce dernier a accepté de partager son pouvoir avec d'autres membres de la tribu. En réalité on peut dire que la religion du primitif était inséparable de sa vie quotidienne. Ce n'était pas un exercice pieux réalisé à l'occasion. Ses croyances et ses rituels étaient intimement liés à ses actions de tous les jours. De ces actions, la danse tenait une large part.

Une des croyances, qui existait déjà à la période néolithique, consistait, à l'intérieur d'une cérémonie, à envoûter l'esprit d'un animal ou d'un gibier dont on convoitait la capture. Les danses étaient alors ni plus ni moins que des mimes rythmés ou des danses concrètes qui illustraient le plus exactement possible les situations telles que l'on voulait qu'elles se produisent. En certaines occasions on souhaitait la mort de l'animal afin de pouvoir nourrir la tribu, alors que dans certains autres cas la danse visait à envoûter l'animal afin de le prendre vivant. Dans les deux cas le chasseur était masqué afin de mieux approcher le gibier.

Lors des danses de chasse, le chaman ou la tribu mimait, avec des rythmes, des cris, des bruits et des sons, dans les moindres détails les actions de la chasse, afin d'envoûter l'esprit de la bête désirée, pour la faire tomber sous les coups du chasseur ou dans les pièges qu'il lui avait tendus. Les historiens de la danse font souvent référence à certaines danses pouvant être incluses dans cette catégorie: la danse du bison, du kangourou, de l'aigle, de l'ours, des oiseaux. Pour la danse du bison, par exemple, chacun portait sur sa tête la peau de la tête du bison ou un masque avec ses cornes. Le chasseur tenait à la main son arc ou sa lance ou l'arme qui servait à tuer le bison. La danse continuait jusqu'à ce que le bison paraisse, parfois durant deux ou trois jours sans arrêter un seul instant. Quant un membre de la tribu était fatigué, il le donnait à entendre en se penchant de tout son corps en avant et en faisant mine de tomber. Un autre alors le visait avec son arc, et il tombait comme un bison. D'autres membres s'emparaient de lui et le tiraient hors du cercle par les talons en brandissant leurs couteaux sur lui et en mimant tous les gestes qui auraient servi à l'écorcher et à le dépecer. Puis sa place était aussitôt occupée par un autre qui entrait dans la danse avec son masque. Lorsqu'il s'agissait, par contre, d'envoûter l'animal, on exécutait habituellement la danse du cheval, car c'était un animal que l'on tentait de capturer vivant afin de le domestiquer. Ces danses de croyance de chasse et d'envoûtement, pratiquées au Néolithique il y a plus de huit mille ans, se retrouvent encore aujourd'hui. Elles ont perdu avec les siècles leur sens original concret mais constituent la représentation contemporaine et plus abstraite d'anciens éléments de croyances et de rituels exercés par les tribus.


La danse du buffle

Une autre croyance populaire des tribus primitives consistait à danser afin de forcer la nature à être fertile. On a voué ainsi un culte aux arbres et à la terre, dont l'homme préhistorique tirait une grosse partie de sa subsistance. Le bois des arbres était utilisé pour la construction des maisons et pour la fabrication d'armes et d'instruments de toutes sortes, alors que la terre fournissait de son côté une partie de la nourriture nécessaire à la tribu. On croyait que l'esprit des arbres et des plantes était sensible aux honneurs qu'on lui rendait et aux prières qu'on lui adressait, et qu'il favoriserait le peuple par une récolte abondante. Les danses exécutées en l'honneur de l'esprit des arbres consistaient en des rondes autour de l'arbre ou des arbres. Nous avons abordé cet élément dans le premier thème des fêtes. Les danses exécutées pour favoriser les récoltes ou la pluie étaient constituées de nombreux sauts. On attribuait au saut l'idée qu'il contribuait à la croissance des plantes en indiquant à la nature ce qu'on attendait d'elle. L'homme de l'époque de la pierre a, en plus, utilisé les danses de fertilité au sens large. C'est à dire pour toutes les situations pouvant lui amener la prospérité. À ce titre la fertilité de l'être humain fut aussi considérée et en particulier celle de la femme. Toutefois chez l'homme cette fertilité s'est aussi manifestée fréquemment à l'intérieur de danses exécutées avec des épées. L'épée était ici considérée comme un symbole phallique. Plusieurs historiens s'entendent pour dire que dans certaines danses traditionnelles l'utilisation de l'épée ne correspondait pas nécessairement à l'évocation d'un esprit guerrier, mais plutôt à un rituel et à des croyances de virilité pour l'homme. Nous voyons donc ici la danse des épées sous l'angle d'un rituel d'amour et de fertilité. Nous aborderons plus tard l'aspect des danses de guerre. Toujours au même plan de la fertilité et de la prospérité, ajoutons toutes les danses médicinales, qui avaient pour objet principal d'éloigner l'esprit de la maladie de la tribu et de donner la bonne santé à l'ensemble de ses membres. Ce rituel fut un des plus importants de la vie de l'homme primitif. Dans toutes les études réalisées sur les peuples primitifs, on cite la présence d'un sorcier qui possédait le pouvoir de chasser par la danse la maladie: le "sorcier" des tribus amérindiennes ou africaines, le "chaman" des peuplades asiatiques et esquimaudes ou le "vataf" de la caste roumaine et bulgare des calusarii, pour n'en citer que quelques-uns. Ces rites d'exorcisme s'accompagnaient toujours de beaucoup de bruits réalisés par des instruments et des grelots, qui possédaient des vertus prophylactiques d'éloigner les mauvais esprits.

Un autre élément vital pour l'homme primitif fut le feu. Le feu donna naissance à un culte particulièrement important qui s'est perpétué avec les siècles. Certains historiens prétendent que les feux de joie contemporains, comme ceux de la St-Jean, seraient la réplique actuelle des rituels réalisés durant la période néolithique. Il est certain que ce culte du feu a donné lieu à des danses dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. Ces danses du feu sont excessivement simples, et leur forme même témoigne de leur haute antiquité. Il s'agit tout simplement de rondes ou de chaînes, fermées ou ouvertes, se déroulant autour d'un feu allumé dans un endroit convenable.

Dans plusieurs autres circonstances l'homme antique a utilisé la danse à l'intérieur de rituels et de croyances. Les rites d'initiation constituent un autre exemple qu'il est important de citer. On célébrait par un rituel très précis le passage d'un enfant dans le monde adulte. La danse faisait toujours partie intégrante de ces rituels. Ces rites s'adressaient principalement aux garçons

Pour conclure sur les croyances et les rituels de l'homme primitif, on peut dire qu'ils étaient nombreux et faisaient partie de sa vie quotidienne. La danse y tenait une large part. C'est pourquoi plusieurs historiens de la danse prétendent que la majorité des danses traditionnelles trouvent leurs origines lointaines dans des exercices religieux et que l'ensemble des croyances et des rituels des peuples primitifs est l'élément qui a contribué le plus à la transmission des danses anciennes jusqu'à aujourd'hui. La danse a donc été un élément essentiel au culte de l'homme primitif.

Avec les siècles et les civilisations ces différentes croyances se sont perpétuées. Certaines furent transformées, certaines autres se rajoutèrent. Le feu, par exemple, donnait lieu, chez les Égyptiens, les Grecs et les Romains, à un culte particulier. Il était de coutume d'éteindre le feu au début du mois de mars de chaque année pour en rallumer un nouveau en concentrant sur un point la chaleur solaire; c'est-à-dire en recourant au dieu du feu lui-même. Chez les Romains, des prêtresses vierges, les Vestales, étaient chargées d'entretenir le feu sacré de la cité. Mais le feu ne se conservait pas uniquement dans le temple de Vesta, mais aussi dans chaque maison particulière, près de la porte, dans le "stabulum vestae", demeure de Vesta, qui a donné son nom à nos vestibules. Le rite du feu se transformait donc selon la civilisation.

Au chapitre des nouvelles croyances, citons particulièrement les découvertes réalisées par les Égyptiens en matière d'astronomie. On sait que dès cette civilisation, on connaissait déjà le mouvement de plusieurs planètes et astres. C'est en Égypte que l'on retrouve les premières danses astrales. Ces danses qui illustraient le mouvement des étoiles et des planètes étaient en réalité de véritables ballets. C'est ainsi que l'on cite la danse du soleil, où les danseurs tournaient lentement sur un cercle dans le sens solaire. Sachant que la façon de situer les quatre points cardinaux existait chez les Égyptiens, il est facile de réaliser que les déplacements de cette danse s'exécutaient vers la gauche, car de la terre on voit le soleil se déplacer de l'est à l'ouest en passant par le sud.

Bref, qu'elles soient égyptiennes, grecques ou romaines, les danses réalisées par ces trois grandes cultures possédaient presque toutes des racines reliées aux croyances populaires et aux rituels religieux du peuple. En réalité toutes les civilisations ont eu, à un degré plus ou moins élevé, des croyances et des rituels auxquels étaient rattachées des danses, des chansons et de la musique. Le degré de symbolisme représenté dans ces danses est directement proportionnel à l'évolution même de la culture. Plus la culture est primitive plus les danses sont concrètes, plus la culture est évoluée, plus les danses tendent vers l'abstraction. Ce degré d'évolution est très différent d'une culture à l'autre. Les Amérindiens, par exemple, rencontrés par les premiers colonisateurs français, possédaient des croyances et des rituels dansés qui se rapprochent de ceux de l'homme préhistorique d'Europe. Aujourd'hui, encore chez certaines tribus indigènes, les GaI las d'Afrique par exemple, la croyance est généralement répandue que les arbres ou les esprits des arbres produisent la pluie et le soleil, qu'ils font pousser les récoltes et c'est pourquoi les indigènes dansent en couple autour des arbres sacrés en implorant une abondante moisson.

Toutefois ces croyances et ces rituels possédaient une grande stabilité de temps à l'intérieur de la civilisation où ils existaient. La connaissance jusqu'au XIXe siècle s'est répandue très lentement, car on ne disposait pas, avant cette période, de technologie moderne de diffusion. Le développement de l'imprimerie à partir du XVe siècle fut un élément de première importance pour la diffusion de la connaissance. Mais, encore, fallait-il savoir lire. C'est pourquoi il est généralement plus facile de retrouver aujourd'hui ces croyances et ces rituels à l'intérieur des civilisations qui n'ont pas été transformées par la civilisation moderne.

Ces croyances antiques se sont perpétuées au fil des civilisations. On les retrouve encore au Moyen-Age. Durant cette période les danses, d'abord tolérées par la religion chrétienne, furent par la suite condamnées sans succès par de nombreux conciles comme étant des activités païennes. On retrouve dans certaines églises d'Europe des fresques murales illustrant des danses exécutées à l'intérieur des églises. Les peintures, à cette époque, permettaient aux illettrés de connaître ce que les livres ne leur permettaient pas d'apprendre. Ces peintures représentaient, en plus, des danses exécutées dans les cimetières, que les historiens ont nommé les danses macabres. Ces danses faisaient partie d'un rituel qui consistait pour les vivants, à entrer en relation avec les morts par la danse. Ces rituels de danses macabres furent proscrits par la religion chrétienne comme étant un acte de sorcellerie et l'on peut penser qu'elles constituent une raison pour laquelle de nombreux conciles ont proscrit la danse sous toutes ses formes. Charlemagne proscrivit, en plus du clergé, l'habitude de danser dans les cimetières. Toutefois, nous ne croyons pas utile de pousser plus loin les explications sur cet aspect, ne favorisant pas son utilisation auprès des enfants du primaire. Par contre, il conviendrait de préciser qu'il n'y a pas eu dans le christianisme de danses faisant partie intégrante du culte, ni de danses proprement liturgiques. Ces exercices, lorsque permis par le clergé, étaient simplement regardés comme agréable à Dieu, à qui on offrait des chants et des danses plus populaires que liturgiques. Certaines autres religions ont utilisé directement la danse à l'intérieur de leurs rituels. C'est le cas des Derviches, secte musulmane, des "Jumpers" d'Australie et d'Angleterre et des "Shakers" de Lebanon en Pennsylvanie, qui s'adonnent à des rites invraisemblables de sauts, de bonds et de pas extravagants.

En résumé, l'on pourrait dire que depuis le début de l'ère chrétienne, la danse fut regardée d'un œil suspect par la religion qui la tolérait et la défendait selon les conciles, les papes et les évêques. Mais elle ne fit jamais partie intégrante du culte chrétien.

Le peuple a véhiculé les croyances ancestrales, et on retrouve au Moyen-Age, à la Renaissance, à l'époque classique et même encore aujourd'hui certaines danses rituelles primitives. Ainsi la danse d'envoûtement du cheval, exécutée au néolithique, se retrouve encore dans les danses traditionnelles de nombreux pays tels la Belgique, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche, le Tyrol, l'Allemagne, la Prusse, la Bavière, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Slovénie, la Bulgarie, la Bohème, l'U.R.S.S., l'Arabie, Java, le Brésil, l'Indochine, la Chine, et chez les Amérindiens. Cette danse a pris, selon la culture où elle est exécutée, une saveur particulière. Dans certaines civilisations, elle se présente comme un jeu qui ne possède absolument plus le caractère initial d'envoûtement. Parfois il y a un mannequin en forme de cheval autour duquel les danseurs tournent en dégainant leurs armes afin de l'exciter. Parfois on retrouve un homme monté sur un cheval de carton qui fait des mouvements en cadence, tandis qu'un autre danseur présente de l'avoine à ce cheval. Enfin on retrouve avec le cheval un Arlequin, qui représente le sorcier, le féticheur masqué du néolithique envoûtant le cheval pour le capturer vivant. Même cette coutume de porter des masques aux bals vient des masques que portaient les sorciers et les membres de la tribu pour les danses de rituels.


Les derviches d'Égypte

La presque totalité des traditions de danse du XXe siècle prend ses sources de croyances et de rituels traditionnels d'origine religieuse. Il est encore de tradition aujourd'hui de danser lors d'un mariage, tout comme il existait jadis un rituel dansé d'initiation et de fertilité pour les hommes et les femmes au néolithique. On danse après les principales fêtes religieuses, baptême, funérailles parfois, Noël, Jour de l'an, Pâques. On danse au début de l'été, à la Saint-Jean, parfois à la fin de l'été, à la période des récoltes. Avec les siècles des circonstances de danse se sont transformées en activités sociales, mais elles sont directement originaires de croyances et de rituels religieux ancestraux.

Nous nous sommes malheureusement limités à l'étude des influences des religions occidentales. Chez les religions orientales, la danse est une réalité encore plus grande et plus vivante.


La Tarentelle

**** par France Bourque et Michel Landry

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